Numéro 6, décembre 2004
Dossier constitutionnel : "Souverainisme, nationalisme, régionalisme" (1)
Éditorial de Marie-France Verdier,
directrice de la publication
Malgré une certaine confusion sémantique, le souverainisme,
le nationalisme et le régionalisme constituent aujourd'hui des centres
d'intérêt et d'étude renouvelés. L'affaiblissement
et l'altération du sens des mots peuvent cacher la réalité
et susciter, comme toute doctrine, à la fois attraction et méfiance,
admiration et crainte, d'autant plus que la question de l'avenir de l'État-nation
est au cur des débats. Avant d'aborder l'évolution de l'État-nation
et du principe de souveraineté, il conviendra donc de revenir sur le
sens de ces trois termes, ainsi que sur leurs possibles combinaisons.
Tout d'abord, ces concepts sont ambivalents.
Le sens du mot souverainisme n'est pas univoque. S'il a, dans un premier temps,
exprimé la position des partisans de la souveraineté du Québec,
il est aujourd'hui synonyme de défense de la souveraineté des
États-nation face aux organisations supranationales, en particulier l'Union
européenne.
S'agissant du mot nationalisme, il convient, à l'instar de Maurice DUVERGER,
d'opérer une dichotomie géopolitique entre nationalisme du dominant
et nationalisme du dominé, selon que la nation est indépendante
et qu'il s'agit d'un État-nation, ou qu'elle ne l'est pas et que le peuple
lutte pour son indépendance.
Dans le premier cas, le nationalisme, comme en Chine, en Russie et aux États-Unis,
consiste en l'exaltation du sentiment national. Les nationalistes se posent
en gardiens de l'unité nationale, de l'intégrité et de
la grandeur de la nation, et s'attachent à exacerber cette conscience
nationale, ce qui peut transformer le nationalisme en messianisme, voire en
impérialisme. De tels nationalistes peuvent être qualifiés
de stato-nationalistes. Ils agissent afin que le destin de la nation ne soit
compromis ni à l'intérieur, ni à l'extérieur. Pour
faire face à des tensions internes ou pour consolider, et même
accroître, l'influence de leur pays au-delà des frontières,
les gouvernants peuvent alors être incités à intervenir
en employant la force. C'est pourquoi ce nationalisme, qui peut être qualifié
d'ethno-nationalisme, est assimilé à une négation des droits
de l'homme et a une connotation négative, voire péjorative.
Dans le second cas, le nationalisme consiste en une émancipation, en
une lutte pour l'indépendance de la nation, soit contre des puissances
coloniales ou étrangères, soit contre des États multinationaux.
La volonté d'une nation à se constituer en État-nation
semble, au contraire, légitime.
Quant au régionalisme, il apparaît comme un Janus tellement se
sont développées deux tendances opposées : l'autonomiste
et l'indépendantiste.
Par ailleurs, certains concepts se conjuguent dans la dissonance d'une apparente
contradiction. Il en va ainsi du souverainisme et du régionalisme, qui
peuvent constituer les deux facettes d'un nationalisme bifide. D'un côté,
les régionalistes indépendantistes pratiquent un nationalisme
politique, d'ouverture, dynamique, qui récuse l'État-nation et
la nation civique. Un tel nationalisme, qui se décline souvent sur un
mode valorisant au nom de la gloire immarcescible des nations constituées
par une combinaison des facteurs objectifs et subjectifs, renforce de toute
évidence la prolifération de États. D'un autre côté,
les souverainistes adoptent un nationalisme civil, de clôture, statique,
assis sur le principe de souveraineté de l'Etat, qui exalte cette dernière
et défend l'indépendance nationale, l'État-nation et sa
souveraineté, face à un système supranational de «
dépassement des nations ». Le souverainisme veut renouer le fil
entre Etat et souveraineté, relier ainsi toutes les traditions, de droite
comme de gauche. Ce nationalisme exhibant l'amour de la patrie est plus négativement
connoté que le précédent, car il est souvent présenté
comme une défense de la conception absolutiste de la souveraineté,
aujourd'hui « ringardisée ».
Enfin, les concepts peuvent s'opposer. C'est le cas du nationalisme et du régionalisme,
si ce n'est qu'on peut constater une évolution vers un nationalisme régional
: l'ethno-régionalisme.
Par delà, nous sommes amenés à nous interroger sur les
mutations de l'État-nation, en particulier en Europe, et à réfléchir
sur la crise de l'État-nation et l'évolution du principe de souveraineté.
Plus précisément, alors que le XXe s. a vu le triomphe de l'État-nation
en Europe et sa large planétarisation, le début du XXIe s. est
marqué par un processus contradictoire. D'un côté, on constate
une fragmentation des États-nation en raison du réveil des peuples
et de son essor dans le monde ; de l'autre, une association et une intégration
des États dans des unions régionales, ce qui implique la mise
en place de nouvelles formes d'organisation politique. L'État-nation
se trouve ainsi confronté à un double défi.
D'une part, les États-nation apparaissent de plus en plus minés
de l'intérieur par l'émergence des ethno-régionalismes,
et par le développement du nationalisme régional fondé
sur l'identité ethnique qui contestent les États existants. Des
fragmentations « par le bas » sont ainsi créées,
qui aboutissent à l'ethnicisation de l'État-nation. De la défense
de l'identité culturelle au mépris de l'autre, de l'amour de la
patrie à la haine de son voisin, la frontière est vite franchie.
Arrivent les affrontements pseudo-ethniques, qui se parent des oripeaux du multiculturalisme,
de l'autonomie régionale ou revendiquent la partition du peuple en une
pluralité d'États. Telle serait l'évolution possible du
cas basque. Pour tenter d'apaiser ces revendications, certains États
recourent à la décentralisation, au régionalisme ou au
fédéralisme, voire à la dissociation de l'appartenance
à un territoire de l'appartenance à une nation. D'autres, par
crainte de dérive vers un séparatisme contagieux, ont une réaction
jacobine : ils se replient à la fois sur la seule langue nationale et
sur l'indivisibilité du peuple afin de préserver l'unité
nationale et d'éviter l'éclatement de l'Etat en une mosaïque
de communautés peu soucieuses de l'intérêt commun et de
la cohésion nationale. Ici, le multiculturalisme est non seulement perçu
comme un élément de remise en cause de l'identité nationale,
mais aussi comme un facteur de destruction de l'État-nation, en ce qu'il
tend à dissocier citoyenneté et nationalité du fait de
l'affaiblissement du civisme et du patriotisme. Le devoir collectif s'estompe
alors au profit de l'affirmation des intérêts communautaires et
des particularismes, ce qui se traduit par un repli du citoyen sur le groupe
et par la transformation de l'État-nation en un « Etat sans nation
».
D'autre part, les États-nation, à l'heure de la mondialisation
qui contribue déjà à la perte de l'identité nationale,
sont menacés « par le haut » par les organisations supranationales
auxquelles ils transfèrent des compétences. L'Union européenne,
en particulier, porte atteinte à la souveraineté des États
en les privant de certaines compétences. Ce phénomène sera
amplifié si le traité établissant une Constitution pour
l 'Europe signé à Rome le 29 octobre 2004 est ratifié,
ce qui conduit à s'interroger, en retour, sur l'existence d'une souveraineté
européenne. Paradoxalement, il est permis de se demander si la supraconstitutionnalité
ne constitue pas, par l'exaltation de la souveraineté nationale et la
contestation de la liberté du souverain d'aliéner sa propre souveraineté,
une ressource du souverainisme. Au-delà, il paraît opportun de
s'intéresser à la relation dialectique entre la primauté
européenne et la souveraineté étatique. La conciliation
peut être envisagée et l'antinomie dépassée par des
relations harmonieuses et dynamiques susceptibles, dans ce champ institutionnel
pluraliste, européen et national, de conforter finalement les deux niveaux.
Mais alors, le concept de souveraineté ne s'avère-t-il pas dépassé
?
Logiquement, l' Europe politique suscite des réactions opposées.
Les dernières élections européennes de 2004 ont montré,
notamment en Europe de l'Est, des réticences, et même de l'inquiétude,
d'une partie de l'opinion, dans un contexte politique, économique et
social instable, à la perspective de la poursuite de l'unification politique
européenne organisée par le traité constitutionnel européen.
Ainsi, les mouvements eurosceptiques, voire europhobes, - souverainistes, nationalistes
ou ethno-populistes -, ont élargi leur audience dans ces pays qui redoutent
qu'un nouveau fédérateur ne vienne limiter leur souveraineté
retrouvée après de nombreuses années d'éclipse.
L'État-nation est ainsi considéré comme un protecteur,
si bien qu'on ne peut prétendre qu'il constitue en Europe une idée
totalement dépassée.
Au contraire, l'Europe suscite un espoir pour les régionalistes, car
la synthèse entre régionalisme et construction européenne
pourrait précisément être réalisée par l'Europe
des régions. Effectivement, la chance des régionalistes, c'est
l'Europe, mais une Europe postnationale qui leur permettrait de s'affirmer face
à l'Etat et de remettre en cause l'État-nation.
Au reste, l'Union européenne est l'objet de polémiques récurrentes
depuis le traité de Maastricht qui a tenté d'inventer une forme
d'unité politique historiquement inédite. Elle se heurte à
la difficulté de trouver une signification politique au sein des différentes
traditions nationales, et de dégager une identité européenne
se conjuguant avec les identités nationales. L'Europe étant composée
de nations, on ne peut, effectivement, envisager l'émergence d'une nation
européenne fondée sur le concept de peuple.
En tout état de cause, à l'heure de la poursuite de l'intégration
européenne et au-delà des incantations, face à l'énigme
que constitue la nature juridique de l'Union européenne et au péché
originel - le déficit démocratique - qui mine la construction
européenne, il convient de se demander si le traité constitutionnel
apporte des avancées significatives quant au renforcement de la démocratie.
« Rendre l'Europe aux Européens », affirmait le président
de la Commission, Romano PRODI, en 2001. C'est la condition nécessaire
pour que l'Union reçoive, de la part des citoyens, l'adhésion
sans laquelle elle ne resterait qu'une construction technocratique, sans grande
perspective d'avenir, impuissante et obèse, à telle enseigne qu'il
ne serait pas possible de poursuivre dans la voie commune vers une « union
sans cesse plus étroite entre les peuples ». Or, l'Europe et la
démocratie sont-elles compatibles ? Le déficit démocratique
n'est-il pas à ce point irréversible que l'Union continue à
se construire contre la démocratie et qu'émerge, sous couvert
d'idéologie des droits de l'homme, un processus post-démocratique
qui remet en cause les fondements de la démocratie pluraliste ? Peut-on
accepter une démocratie réduite aux seuls droits prétendument
fondamentaux ? Un système politique de confusion des pouvoirs, de pouvoirs
sans contre-pouvoirs ? Doit-on renier Montesquieu autant que le fameux article
16 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, qui
relie étroitement séparation des pouvoirs, protection des droits
et libéralisme politique ? Le débat est-il byzantin quand il porte
sur la question de l'absence d'un des deux éléments du socle
de l'Etat de droit ? Faut-il se résigner, finalement, à ce que
le mot démocratie change de sens ? La logique d'intégration européenne
doit-elle l'emporter sur la démocratie ? En ce début de siècle,
n'est-il cependant pas imaginable de réinventer un autre projet européen
? Tout en poursuivant le chemin de l'approfondissement, n'est-il pas possible
de franchir le sentier escarpé qui mène à la démocratie
de manière à asseoir la légitimité qui fait si cruellement
défaut à l'Europe ? Comme l'avait déjà clairement
exprimé Sir Douglas HURD au sommet d'Edimbourg de 1992, « la Communauté
ne pourra refleurir que si elle est en harmonie avec ses citoyens ». Dès
lors, la poursuite de la construction européenne n'est possible que
si la démocratie ne se monnaie pas seulement en avancées cosmétiques
mais en réformes chirurgicales. Le déploiement de la force d'intégration
de la citoyenneté n'est donc pas dissociable d'une ambitieuse refondation
démocratique de l'Union afin que souffle le vent de l'Esprit des lois.
Ce n'est pas le moindre des mérites des contributions de ce numéro,
dont le thème porte sur des concepts protéiformes que, pour certains,
d'aborder la question brûlante de l'évolution de la construction
européenne et, pour d'autres, de poser les problématiques ou d'envisager
les notions sous un angle doctrinal ou au contraire concret.
En définitive, puisse la diversité de ces articles avoir réduit,
ne fût-ce que d'un degré, la complexité de ces concepts,
déjoué les amalgames et suscité des réflexions
qui inciteront à prolonger le débat dans le prochain numéro.