Numéro 14, décembre 2008
Dossier constitutionnel :
Regards croisés sur la présidence américaine
Éditorial :
« Ne pas désespérer
de l’Amérique sous les USA »
Par Xavier Daverat
Professeur
Université Montesquieu - Bordeaux IV
Peut-être s’en doutait-on, mais nous ne savions pas à quel point, au moment d’organiser un colloque intitulé Images croisées de la présidence américaine, le Président deviendrait persona. Certes, il ne nous échappait pas que, de toutes les institutions publiques américaines, c’est assurément la présidence qui symbolise le mieux les vertus ou les vices du politique aux États-Unis. Que l’image forte du Président est mondialisée. Qu’elle couvre tous les espaces de la planète, presque sans lien avec la présence réelle et le type d’investissement de la puissance américaine. Si c’est à la représentation du « Président de tous les Américains » que l’on a souhaité s’attacher, c’est finalement, d’une intervention à l’autre, un « effet personnage » (Jouve) qui se joue, de la figure la plus tutélaire (Abraham Lincoln) à la plus controversée (George W. Bush).
Il faut dire que les éléments d’une réelle dramaturgie se trouvent très vite réunis. Déjà, la fonction présidentielle invite à conquérir l’aire de son propre pouvoir au sein d’un système fédéral et face au Congrès, selon un modèle constitutionnel dont l’exportation est d’ailleurs difficile (?brahim Ö. Kabo?lu). L’image du Président se construit, du coup, sur le dépassement nécessaire d’un pouvoir apparemment unipersonnel (Slobodan Milacic), la nécessité d’affirmer un leadership qui implique l’image donnée dans l’opinion publique (Philippe Claret et Jacques Méladeck). On voit alors apparaître, par exemple, les étapes d’élaboration d’une doctrine dans la production du discours présidentiel (Katharina Niemeyer). Mais, la doctrine présidentielle est diversement reçue, et l’on peut lui opposer – comme extrême – le discours critique du Président du dernier État totalitaire issu du bloc communiste, la Biélorussie, le Président Loukachenko stigmatisant le nouvel ordre mondial que l’Amérique voudrait imposer (Alexandre Kurilo). Naturellement, cette économie figurative n’ignore pas les événements traumatiques – assassinat de JFK ou attentats du 11 septembre – et s’appuie sur des éléments fondateurs typiquement américains, « religion civile » (Mark McNaught) ou spécificité du rapport à la formation des élites de la Nation (Carole Masseys-Bertonèche).
L’image du Président, donc, se construit, se sédimente peu à peu, selon un processus dans lequel on relève des reprises de la fable ou de l’univers fictionnel (Denis Guthleben). Que le cinéma tienne ici une place importante ne surprend pas : un coup d’œil panoramique montre comment la disparition de John F. Kennedy, le scandale du Watergate et la démission de Richard Nixon, mais aussi un « imaginaire national » plus vaste, irrigue un corpus de films récents mettant en scène le Président (Michel Chandelier), un plan d’ensemble montre comment la figure présidentielle devient matière « métadiégétique » de l’œuvre de Clint Eastwood (Philippe Morice), tandis que deux gros plans interrogent la représentation iconique d’Abraham Lincoln, au travers d’un film qui s’incline devant l’évidence de la leçon républicaine (Jean-Marie Tixier) et d’un autre qui stigmatise la difficulté d’ériger l’homme simple en « grand homme » au sens hégélien (Xavier Daverat).
Reste évidemment l’opinion. Celle de l’étranger, où la figure du Président est devenue l’objet de toutes les passions, ainsi que le montrent le traitement réservé par la presse française et roumaine confrontée au discours de George W. Bush sur l’Irak (Valentina Pricopie) ou les réactions de téléspectateurs français à la politique menée par ce dernier, souvent teintés d’un fort antiaméricanisme, (Aurélie Aubert). Mais, il fallait aussi questionner l’Autre américain, c’est-à-dire l’autochtone Indien, qui modélise l’image d’une relation filiale au Président (Bernadette Rigal-Cellard), et la communauté noire au sein de laquelle émerge une parole singulière sur les Présidents dans une forme de musique populaire (Francis Hofstein).
L’image de la présidence est ainsi prise tant dans l’Histoire que dans l’immédiateté de l’action politique. Elle conditionne une vision nationale et internationale, dans une pluralité d’approches : multiculturalisme, communautés, sensibilités morales, religieuses, politiques ou culturelles. Les images du Président américain se font au travers de sa politique ou de ses discours et se déforment au gré des aires géopolitiques. L’image du Président, c’est également sa mise en scène médiatique. Est en jeu l’image que l’on veut donner de l’action politique en cours autant que celle qui se dessine, s’amende ou se reconstruit a posteriori, de façon plus autonome, par rapport aux acteurs, mais en conformité avec la logique du système lui-même. Le Président devient alors effigie, icône. Même si le constat est parfois sévère, chaque lecteur trouvera peut-être dans les pages qui suivent, selon le mot de Michel Deguy, une raison de « ne pas désespérer de l’Amérique sous les USA ».